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Numerico

L'économie des médias en question

Partir à l’étranger, caméra à la main, pour tourner un documentaire : quel budget ? Quels sont les éléments les plus onéreux d’un tel projet? Numerico s’est plongé dans les comptes d’un reportage de 90 minutes réalisé dans plusieurs pays. Le sujet : certains jeunes diplômés de grandes écoles renoncent à une carrière classique pour s’investir dans l’humanitaire à leur manière, en dehors du cadre des organisations comme la Croix Rouge ou Médecins Sans Frontières.

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La société de production qui est à l’origine du projet a accepté de nous ouvrir ses comptes, mais elle a souhaité  garder l’anonymat par respect envers ses journalistes et pour préserver sa relation avec le diffuseur. Elle a également préféré que ni le titre du documentaire ni le nom du journaliste-réalisateur ne soient cités.

Tourné en France et à l’étranger, le documentaire sera diffusé sur France Télévision fin avril. Il raconte le parcours de quatre jeunes de 25 à 30 ans engagés dans cette nouvelle forme d’action humanitaire. Trois d’entre eux sont partis au Paraguay, en Colombie ou au Bangladesh, afin d’aider des associations locales. Le quatrième s’est tourné vers des immigrants sans papiers, en bas de chez lui, à Calais. Un journaliste et un cadreur se sont déplacés pendant une semaine à chaque endroit pour suivre le quotidien de ces jeunes humanitaires.

125 000 euros le documentaire

La réalisation du reportage a demandé près de quatre mois de travail. Un mois d’enquête, nécessaire pour se documenter et contacter les jeunes humanitaires sur place. Ensuite, le tournage s’est étalé de manière intermittente entre octobre et décembre 2009, à cause de problèmes de visa. Sur ces trois mois, il ne faut compter que 25 jours ouvrables de tournage, c’est-à-dire un peu plus d’un mois. Enfin, le montage a duré presque deux mois, soit 35 jours ouvrables. Cinq personnes se sont investies dans la réalisation du documentaire : un journaliste-réalisateur, un cadreur, un monteur, la chargée de production et le producteur.

Toutes dépenses confondues, le budget du projet s’élève à 125 200 euros. Ce chiffre comprend les droits artistiques, les salaires, le transport et l’hébergement sur les lieux de tournage, la location du matériel ainsi que l’assurance et des frais divers.

La moitié du budget : les salaires

Plus de la moitié du budget correspond aux salaires : près de 75 000 euros. En brut, le journaliste-réalisateur aura « coûté » 11 000 euros à sa rédaction : 7 000 euros de salaire, plus 4 000 euros de droits d’auteur pour l’écriture et la réalisation du documentaire. Le cadreur et le monteur ont touché, presque la même somme, environ 8 000 euros chacun. Les deux autres salaires importants sont celui du producteur, payé 16 000 euros, et de la chargée de production, payé 6 500 euros. Ensuite, il faut compter 500 euros pour les comédiens qui ont fait les voix off. Le reste des 75 000 euros correspond aux charges sociales, qui s’élèvent à 26 000 euros.

Une grande partie du budget est aussi captée par les frais de déplacement sur le terrain, qui atteignent 20 000 euros. Il faut d’abord compter 9 000 euros en billets d’avion pour les voyages du journaliste et du cadreur au Paraguay, en Colombie et au Bangladesh. Puis 3 500 euros d’hébergement en France et à l’étranger. Enfin, ils ont dépensé environ 5 000 euros pour la location d’une voiture pendant les 25 jours de tournage et pour leurs repas. D’autres frais, comme l’obtention des visas, l’essence des voitures et les vaccins, complètent les 20 000 euros de cette part du budget.

La location du matériel technique pèse considérablement dans le budget de ce type de reportage. Cette dépense s’élève à 23 000 euros, et comprend la location des caméras, des microphones, d’une salle de montage et de mixage, ainsi que l’achat de cassettes et de DVD.

Finalement, il faut compter 6 000 euros de droits artistiques : 1 000 euros pour la composition de la musique, 3 000 euros pour l’écriture du documentaire, 1 000 euros pour sa réalisation et 1 000 euros pour les traductions des témoignages en espagnol et en anglais.

Dernière dépense : l’assurance pour le voyage à l’étranger et pour le matériel, qui s’élève à 1 200 euros.

1 390 euros la minute

Toutes dépenses comprises, le coût de chaque minute de reportage revient donc à 1 390 euros. Un chiffre raisonnable du point de vue de la société de production, mais qui reste impressionnant. C’est le prix de l’ambition journalistique et du professionnalisme.

Martin FOSSATI

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Depuis deux ans maintenant, la jeune boite de production spécialisée dans la création Web, Honkytonk[i], planche sur un logiciel de montage d’un genre nouveau : Klynt. Le but pour les auteurs? Ouvrir ce logiciel aux non-initiés afin que les barrières techniques ne soient plus un frein à la création. Pour nous, Arnaud Dressen, cofondateur d’Honkytonk, revient sur un projet ambitieux.

« Vers fin avril ou début mai, nous allons mettre en place une phase de test de notre produit : nous allons permettre à différents professionnels de s’approprier Klynt », annonce Arnaud Dressen, cofondateur d’Honkytonk (voir le site Internet ici). Et cette ouverture, c’est une grande première. Jusqu’alors, Klynt, logiciel de montage non-linéaire, était uniquement utilisé en interne. Constamment amélioré et mis à jour à chaque nouvelle production, Klynt est devenu, en deux ans, un outil indispensable à la création made in Honkytonk.

Arnaud Dressen, cofondateur d’Honkytonk, parle de Klynt, son logiciel de montage non-linéaire, et de son dernier web-documentaire, iROCK.

 

« Sans Klynt, il aurait été économiquement impossible de mener à bien Le Challenge », le dernier web-documentaire diffusé sur le site Internet de Canal+ (voir ici). Car, selon Arnaud Dressen, le logiciel permet « de diviser par trois les coûts du développement Web de chaque création, coûts qui représentent, en général, 30 à 40% du budget global ». Avec son interface de montage unique permettant de gérer et d’allier facilement photos, vidéos, sons et textes, Klynt fait gagner du temps aux concepteurs de web-documentaires, autant qu’il leur fait économiser de l’argent, puisque les développeurs professionnels ne sont plus nécessaires à chaque étape du montage. « Pour Le Challenge par exemple, c’est le monteur de Laëtitia Moreau [la réalisatrice] qui s’est approprié le logiciel après avoir reçu quelques uns de nos conseils », argue Arnaud Dressen.

Si l’équipe d’Honkytonk décide enfin de faire connaître son produit à différentes personnes intéressées (jeunes journalistes ou photographes, journalistes confirmés, réalisateurs, producteurs, artistes ou encore responsables de formation), c’est qu’elle pense sérieusement à se doter d’une stratégie de distribution. Cette enquête qualitative va donc leur permettre de recueillir les différents besoins des différents métiers. « Pour l’instant, on a reçu environ 100 candidatures de personnes qui veulent tester notre produit. On ne prendra que 10 personnes pour commencer et on aura envie d’élargir si tout se passe bien ensuite. Chaque personne sera encadré pendant quelques heures pour lui expliquer le fonctionnement du logiciel et ensuite elle sera libre de l’utiliser pendant 3-4 semaines », décrit le jeune producteur.

Libre à Honkytonk, ensuite, de prendre en compte les avis de ces différents testeurs et d’apporter les modifications nécessaires à Klynt. Avant, bien sûr, de commercialiser leur produit phare. « Nous ne visons pas le grand public. Nous visons les professionnels qui ne sont pas des développeurs Web de métier. Klynt est destiné aux journalistes, réalisateurs et producteurs », argumente Arnaud Dressen, pour qui la démocratisation de la création sur Internet est déjà une réalité. L’objectif est donc de livrer aux journalistes, réalisateurs, producteurs et artistes un outil qui leur facilite le travail de création : « on gagnera en créativité puisque les professionnels qui voudront créer un produit Web ne seront plus freinés par la technicité », explicite le jeune producteur. 

Klynt est un logiciel facile d’utilisation mais c’est un logiciel qui reste professionnel, à l’instar de Final Cut Pro ou Photoshop. « Si un jour on le propose à la commercialisation, son prix ne sera pas modique. Son coût sera de l’ordre des autres logiciels professionnels », prévoit Arnaud Dressen. Pour le cofondateur d’Honkytonk, ne viser que les professionnels répond à la philosophie de l’entreprise : « Nous voulons que notre logiciel serve des projets qualitatifs. Nous ne sommes pas une société éditrice de logiciels, nous sommes une société de production. On s’intéresse donc de près à ce que les professionnels produiront avec Klynt ». Au risque d’être tenté de brider leur créativité ?

Yoan HENTGEN

 

  • Les productions d’Honkytonk réalisé avec les différentes versions de Klynt : 

- Novembre 2009 : L’obésité est-elle une fatalité ? (ici)

- Février 2010 : Le Challenge (ici)

- Prochainement : iROCK (voir la présentation ici), un web-documentaire qui vous plonge dans les coulisses des Eurockéennes de Belfort de juillet dernier.

  • Si vous voulez vous tenir au courant de l’actualité de Klynt, il vous faut remplir le formulaire disponible ici.

[i] Honkytonk est une société de production qui emploie 4 personnes à temps plein. Mais 15 à 20 personnes gravitent constamment autour des différents projets que la société gère en même temps.

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Joshua Benton est directeur du Nieman Journalism Lab, à l’Université de Harvard. Il a accepté de répondre aux questions de Numerico sur le coût du journalisme d’investigation et son avenir.   

Pensez-vous que le journalisme d’investigation peut-être financé par des « pures players » de l’information ?

Le « pure player »  Talking Points Memo (ici) mène des enquêtes et se finance entièrement grâce à la publicité. Leurs investigations portent sur des sujets d’actualité qu’ils ont couvert. Ils publient de petit morceaux de leurs histoires au fur et à mesure qu’ils enquêtent. Par conséquent, les internautes les aident dans leurs recherches. Ce modèle ne nécessite pas un investissement initial important : à chaque article, il font le pari que le sujet pourrait grossir. Slate.com fait du journalisme d’investigation (voir le site ici), à petite échelle (voir la déclinaison française du site ici). Comme beaucoup de pure players, de temps en temps, il y a de petits scoops sur leur site. Personnellement je m’intéresse plus aux petits scoops sur ce type de sites qu’aux grands scandales, comme celui de l’hôpital Walter Reed (voir l’enquête du Washington Post ici). Si je dois choisir entre  cette enquête et mille petites histoires, je préfère les mille petits scoops. Les grands projets d’investigation, qui durent une année, font beaucoup de bruit, mais ils ne sont pas très nombreux.   

Avec des expériences du type de Talking Points Memo (TPM), pensez-vous que le rythme du journalisme d’enquête est en train de changer ?

La nouvelle génération de reporters reconnait qu’elle ne sait pas tout : ils n’attendent pas que l’enquête soit finie pour la publier. TPM a gagné le Prix George Polk (ici) grâce à une enquête sur le procureur général (US Attorney) des Etats-Unis, scandale qui l’a poussé à démissionner (voir la chronologie de TPM ici et le post de Netlex focus sur le sujet ici). Si le New York Times avait fait cette enquête, il aurait publié un long article sur le sujet. Sur TPM, il y avait 500 ou 1000 petits posts qui racontaient l’histoire, mis bout à bout. C’est une force, parce que les lecteurs peuvent vous aider dans l’enquête. Mais c’est aussi une faiblesse : si un lecteur arrive en cours d’investigation, il ne trouve pas l’information rassemblée à un endroit.  Je pense qu’on se dirige vers un mélange des deux modèles, une prise en compte des éléments nouveaux, mais aussi un endroit où l’essentiel du sujet est raconté.  

Spot.us

Que pensez-vous des expériences comme Spot.us?

Je suis content que ça existe et je pense qu’il y aura de nouvelles expériences dans ce domaine.  Mais ce n’est pas la solution. Avec Spot.us, le journaliste propose un sujet d’enquête, et les internautes décident s’ils veulent le financer. Du coup, les sujets qu’ils couvrent sont un peu prévisibles. Les enquêtes les plus importantes sont celles où vous ne connaissez pas l’histoire avant qu’elles sortent.  

Pensez-vous que la jeune génération – celle qu’on appelle la génération Y – est aussi intéressée par l’enquête que les précédentes?

Il ne faut pas surestimer l’intérêt des anciennes générations pour l’enquête. C’est facile de croire (à tort!) que, parce que des centaines de milliers de personnes se font livrer le journal chaque jour, elles se passionnent pour votre obscur papier d’enquête. La plupart s’en fichent, ils veulent juste lire les résultats des matchs,  les BD et les chroniques cinéma…Au contraire, aux Etats-Unis, les jeunes s’impliquent plus en politique que les anciennes générations. Ils se sont beaucoup engagés dans l’élection présidentielle avec Obama, sur des questions d’environnement et de justice. La génération Y lit moins d’enquêtes que ses prédécesseurs, mais c’est parce qu’il y a plus de choix. La plupart des médias n’atteignent plus le niveau d’audience qu’ils atteignaient auparavant, sauf le Superbowl!  

Y a-t-il un public spécifique à l’enquête?

Le public de l’enquête est un peu différent de celui des journaux traditionnels ou des programmes télévisés. Dans beaucoup de cas, ce n’est donc pas l’audience qui compte. Quand j’écrivais sur les politiques d’éducation au Texas (voir ici), je savais que certains de mes papiers n’intéresseraient pas mes lecteurs. Mais ils passionneraient 15 politiciens et bureaucrates qui avaient de l’influence et qui pouvaient y changer quelque chose. C’est pour ça que l’enquête se fait sur de petits sites qui ne concernent qu’un faible nombre de personnes. Ils ne visent pas un public aussi large qu’un grand journal. Un papier peut être efficace même s’il ne touche pas 1 million de personnes. 

Propos recueillis par Martin FOSSATI et Nina MONTANÉ     

Retrouvez les parties précédentes de l’interview de Joshua Benton:

Financer l’enquête dans les médias traditionnels (1/3)  

Sources innovantes de financement du journalisme d’investigation (2/3)

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En 2012, le plan d’aide exceptionnel à la presse française issu des Etats Généraux de la Presse en 2008 doit prendre fin. Les médias devront alors faire preuve d’imagination pour sortir de ce système de dépendance vis-à-vis de l’État. Beaucoup regardent du côté des Etats-Unis.

Dans un marché américain qui a perdu 44% de ses revenus  publicitaires ces cinq dernières  années, les espoirs se tournent vers de nouveaux modèles de financement : le mécénat et  les fondations. Pour Bertrand Pecquerie, directeur du World Editors Forum (WEF), les trois fondations américaines suivantes sont des exemples à suivre : ProPublica, Huffington Foundation et Knight Foundation.

Propublica, rédaction américaine financée par la Sandler Foundation

ProPublica est une rédaction américaine indépendante créée en 2007 à New York, financée  par la Sandler Foundation, une organisation à but non lucratif. l’objectif de ProPublica est de mener des enquêtes, notamment sur des sujets sociaux et politiques, puis de les diffuser gratuitement dans les journaux.  En outre, tout le matériel est sous licence Creative Commons, c’est-à-dire gratuit sous certaines conditions de référence et  de respect de l’intégrité des contenus. Ce projet, confié  par la famille Sandler à Paul Steiger, ancien directeur de la rédaction du Wall Street Journal, emploie aujourd’hui 32 journalistes.

« Nous avons à faire face à une situation où les commentaires prolifèrent, mais où les sources d’information sur lesquelles reposent ces opinions diminuent. Le premier phénomène est positif pour la société, mais le second est certainement un problème », explique l’organisation sur son site Internet. ProPublica a déjà reçu plusieurs prix pour ses enquêtes (voir ici).

Cependant, de ce côté de l’Atlantique, notamment en France, deux choses manquent, selon le directeur du WEF : le savoir-faire en matière de collecte de fonds (fundraising) et avoir une culture de start-up. Surtout, Bertrand Pecquerie estime que ceux qu’on appelle les  pure players devraient recourir au système de financement d’enquêtes par des fondations, soutenues par des groupes industriels tels que Bolloré ou LVMH, selon lui.

Une idée qui n’est pas partagée par tout le monde. « La presse française ne peut être ad vitam la danseuse d’un groupe industriel », affirme en effet Martine Esquirou, ex-présidente du groupe de travail Médias de l’Institut Montaigne. Ainsi, le groupe Bolloré (Direct 8, Direct Matin Plus, Direct Soir), Serge Dassault (propriétaire du Figaro et sénateur UMP de l’Essonne) et Bernard Arnault (LVMH – Groupe Les Echos),  n’ont pas, selon elle, le profil de mécènes désintéressés (voir ici l’article du Journal du Net sur les liens entre Sarkozy et les patrons, et ici l’enquête du Point sur les amitiés de Bolloré).

Fiscalité avantageuse

Trouver des fonds sans se lier à un seul groupe industriel : telle est l’idée défendue par Martine Esquirou. Autrement dit, une fondation lancée par un groupe de presse et financée par une diversité d’investisseurs est à ses yeux une bonne chose. Tandis qu’une fondation de presse créée par un groupe industriel dans le but de servir ses intérêts n’est pas la voie à suivre.

Le modèle de la fondation présente l’avantage pour les investisseurs de bénéficier de dégrèvements fiscaux. Il existe un dispositif de réduction d’impôt pour les sociétés qui investissent dans des groupes de presse, correspondant à 25 % du montant des versements, comme le rappelle dans son rapport sur les médias (voir ici) le député Patrice Martin-Lalande.

Les particuliers aussi peuvent profiter de ce système, par le biais de dons à une fondation, qui a dès lors la possibilité d’investir au capital de journaux.

Au lieu de faire appel à la générosité de leurs lecteurs de manière ponctuelle, Le Monde ou Marianne devraient le faire via une fondation, estime Martine Esquirou. Ce qui permettrait à ces titres d’avoir des actionnaires intéressés à leur développement.

Si, comme prévu, les aides exceptionnelles de l’Etat ne sont pas renouvelées en 2012, le système de fondation sera alors considéré avec envie. Mais, à l’avenir, même s’il était généralisé, il ne sera pas suffisant car trop dépendant de la conjoncture économique.

Hyperlocal

Par ailleurs, Bertrand Pecquerie recommande un changement de stratégie pour attirer les lecteurs : « Ce qu’il faut faire, c’est de l’hyper-local ». Plutôt que chercher à atteindre des catégories sociales déterminées (étudiants, CSP+, etc.) via des éditions couvrant de larges aires géographiques, comme c’est le cas en Europe de l’Ouest, les journaux devraient selon lui segmenter leur offre. Ils répondraient ainsi au plus près des attentes de leur lectorat.

En République Tchèque, Nase Adresa (« Notre Adresse ») s’appuie sur  un réseau d’hebdomadaires locaux en relation avec des sites d’information locaux, qui s’adressent à des bassins de population de moins de 30 000 personnes.

D’après un article publié sur le site Médiapart (ici), en décembre 2009, le projet s’articule autour de trois éléments : les éditions de l’hebdomadaire, différentes pour chaque zone, un centre de formation permanent, basé à Prague, et les "cafés presse" ("News Cafés"). Ces cafés seraient des lieux d’expression pour les lecteurs et les "journalistes citoyens".

João ALENCAR et Bruno DUSAUSSOY

Joshua Benton est directeur du Nieman Journalism Lab, à l’Université de Harvard. Il a accepté de répondre aux questions de Numerico sur l’avenir du financement du journalisme d’investigation.

Aux Etats-Unis, quelle est la place du mécénat dans le financement des enquêtes journalistiques ?

Les fondations à but non-lucratif sont une source importante de financement. ProPublica,  une organisation qui mène des enquêtes journalistiques, est financée par un couple de millionnaires, les Sandler. Ils donnent dix millions de dollars par an à ProPublica. Il existe d’autres fondations de ce type. Je pense que ce modèle est viable dans une certaine mesure, mais les fondations ne vont pas remplacer la puissance de feu que les journaux avaient dans ce domaine.

Pensez-vous que le mécénat de l’enquête peut entraîner des conflits d’intérêt ?

Ça poserait problème si ce financement se faisait article par article. Mais ce n’est pas le cas. Quand les Sandler donnent 10 millions de dollars par an à ProPublica, ils ne vont pas leur dire de dénicher des informations compromettantes sur telle ou telle personne. Ils leur laissent le champ libre (voir l’enquête de Slate.com sur les Sandler ici). Donc je ne vois pas de problème éthique là-dedans.

La survie du journalisme d’enquête passe par le fait qu’on admette que les gens le financent par intérêt. Aux Etats-Unis, je ne m’inquiète pas trop pour le journalisme politique au niveau national. Les Républicains voudront toujours chercher des informations compromettantes sur les Démocrates, et vice-versa. Il y aura toujours un mécanisme pour que les magouilles sortent au grand jour.

Les enquêtes les plus importantes sont celles qui concernent le gouvernement. S’il voulait renforcer le journalisme d’investigation, l’Etat pourrait faire des lois sur la mise en ligne des documents officiels. Internet permettrait une transparence radicale de l’Etat. Même s’il existe déjà des lois sur la liberté de l’information, ça reste très difficile de se procurer certains documents, surtout au niveau fédéral.

Et que se passe-t-il quand le gouvernement finance la presse ?

Les Etats-Unis sont plus réticents que les pays européens à ce que l’Etat finance la presse. Dans le cas de la radio publique, National Public Radio,  on peut dire que c’est une organisation digne de confiance. Je ne pense pas que ça pose problème qu’ils soient financés par l’Etat (NPR n’est financé qu’à 2% par l’Etat, l’essentiel vient de ses membres et d’autres sources: voir l’article de Wikipédia ici).

Ça peut être un problème quand l’Etat choisit de subventionner certains médias et pas d’autres. Cela peut pousser les journaux à vouloir contenter l’Etat (et à ne pas enquêter sur les questions qui fâchent), comme dans le cas de l’Argentine (lire l’article de Joshua Benton sur les subventions de la presse argentine ici).

Quelles autres sources de financement pourraient être viables ?

Je ne crois pas que les sources seront aussi viables qu’auparavant. Je pense qu’il y aura plus de rédactions mais qu’elles seront plus petites. A Dallas, où j’ai travaillé, il y avait deux chaînes de télé et un gros journal, dans une métropole de trois à cinq millions de personnes. Alors  que maintenant il y a de multiples sites Internet, dont certains se concentrent sur un quartier ou sur un thème en particulier. Parmi eux, une partie seulement est viable financièrement. Les systèmes de financement ne permettent pas d’atteindre l’échelle d’une grande rédaction américaine :

1) Des organisations à but non-lucratif comme the New Haven Independent, le Voice of San Diego , The St. Louis Beacon ou des radios locales.

2) D’autres rédactions sont financées par des organisations politiques, certaines d’entre elles ayant des ressources conséquentes.

3) Certains sites avec de modestes ressources publicitaires, comme le West Seattle Blog. Il n’y a que trois rédacteurs qui se limitent à ce quartier. Du coup, les entreprises du quartier y déversent leur publicité.

Propos recueillis par Nina MONTANE et Martin FOSSATI

A suivre : Enquêter sur Internet (3/3)

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Joshua Benton est directeur du Nieman Journalism Lab, à l’Université de Harvard. Il a accepté de répondre aux questions de Numerico sur le coût du journalisme d’investigation et son avenir.

Croyez-vous que le journalisme d’investigation est mort ?

Sous sa forme traditionnelle, le journalisme d’investigation coûte cher. Il exige des journalistes qui enquêtent à temps plein, généralement chevronnés, bien payés et qui ne produisent pas autant de contenu que les autres. Aux Etats-Unis ce modèle marchait bien : les journaux gagnaient tellement d’argent qu’ils pouvaient se permettre d’ avoir une équipe de journalistes d’investigation, comme au New York Times et dans certains journaux régionaux comme le Dallas Morning News.

Cette situation a changé à cause de la crise économique. Les journaux vont moins bien, donc le nombre d’enquêtes est en chute libre. Mais il y a un certain nombre de facteurs qui montrent que le journalisme d’investigation est tout simplement en train d’évoluer :

1) L’émergence d’Internet a fortement diminué le coût d’une enquête journalistique. Elle permet d’accéder facilement à des experts, aux données et à des documents difficiles à se procurer auparavant.

2) Beaucoup de gens qui ne sont pas journalistes d’investigation peuvent faire un travail similaire sur une plus petite échelle. Ils peuvent poser des questions, aller fouiller dans une affaire, découvrir des choses, poster un article sur un blog, etc.

3) De nombreuses start-up dans le journalisme mènent de bonnes enquêtes. Ce sont de petites rédactions, peu coûteuses, qui ne paient pas de gros salaires, mais capables d’utiliser Internet pour faire des reportages d’investigation de manière innovante.

Quels sont les principaux frais impliqués dans une enquête traditionnelle?

Cela dépend de chaque investigation, mais la principale dépense est le salaire des personnes qui travaillent dans l’enquête : les journalistes, les éditeurs, les photographes, les graphistes, etc. Ensuite, dans les grandes investigations, les journaux américains prévoient un budget spécial pour les avocats, une somme inférieure aux salaires des journalistes. Dans certains cas, les dépenses légales peuvent devenir le coût numéro un. Après, il y a d’autres frais liés à l’enquête : la documentation qu’il faut acheter auprès des gouvernements, les frais de voyages, etc.

Combien coûte un grand projet d’investigation journalistique aux Etats-Unis ?

Pour un très gros projet, par exemple l’enquête du Boston Globe sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (voir ici), je pense que le coût de l’investigation se situe dans les millions de dollars. Une douzaine de personnes ont travaillé dessus : cinq ou six journalistes, plusieurs éditeurs et quelques photographes. Le Boston Globe a consacré cinq ans à cette investigation. Je soupçonne que dans cette affaire les honoraires des avocats ont coûté plus cher que l’enquête. Mais d’autres investigations ont des coûts plus restreints. J’ai écrit pour le Dallas Morning News sur le scandale de tricheries aux examens dans des écoles primaires du Texas (voir ici) : ça n’avait pas coûté très cher, peut-être 5 000 dollars en frais, en plus de mon salaire, sur une période de trois ans (lire aussi ici et ici).

Combien ça coûte d’écrire un Pulitzer, à votre avis?

Ça dépend énormément : il y a tellement de façons différentes de gagner un prix journalistique. Ça peut ne presque rien coûter. Dans le cas d’une photo, ça peut vous coûter la paie d’un photographe pour une heure de travail. D’un autre côté, quand  la rédaction du New York Times reçoit un Pulitzer pour la couverture de la guerre en Irak (voir ici), ça coûte 3 millions de dollars, plus le salaire des journalistes à Washington et ailleurs*. Il n’y a pas une façon d’évaluer ça, mais je dirais que la plupart des prix Pulitzer sont l’œuvre de plusieurs personnes qui travaillent pendant, au minimum des semaines, mais souvent des mois sur leur projet. Le coût est alors de l’ordre de la centaine de milliers de dollars, voire plus. Mais il y a de plus petits projets qui reçoivent de tels prix, comme le Pulitzer du portrait (ici), qui prend seulement une semaine ou deux avec un journaliste pour l’écrire.

Propos recueillis par Martin FOSSATI et Nina MONTANE

*Le bureau de Bagdad du New York Times lui coûte 3 millions de dollars par an. Et celui du Washington Post, un million de dollars par an. C’est le chiffre qu’ils estimaient, en incluant les salaires des journalistes. Lire l’article du Nieman Lab sur ce sujet ici.

A suivre : Sources innovantes de financement de l’enquête (2/3)

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Après deux ans et demi d’existence, le magazine Polka a clôt son exercice 2009 à l’équilibre. Son modèle économique original semble plutôt bien fonctionner. Décryptage d’une entreprise qui sort du lot, avec son fondateur, Alain Genestar.

Un chiffre d’affaire de près d’un million d’euros et un exercice 2009 à l’équilibre après seulement deux ans et demi d’existence, dans le secteur de la presse écrite, le magazine trimestriel Polka fait figure de quasi-exception (voir son site Internet ici). Polka, c’est une affaire de famille et de photo. Lancé en 2008, le magazine de photo reportage est l’oeuvre d’Alain Genestar, ancien directeur de la rédaction du JDD puis de Paris Match, et de ses enfants. C’est pour une photo qu’il avait dû quitter Paris Match, c’est grâce à la photo que le fondateur de Polka peut aujourd’hui se targuer d’avoir inventé un nouveau modèle économique. Cette réussite s’appuie sur un modèle original plurimédia. "Polka est une marque qui se décline en trois médias, explique Alain Genestar. Un magazine, une galerie et un site internet."

La partie magazine représente la moitié du chiffre d’affaire, soit environ 500 000 euros.

Polka Magazine - Couverture du numéro 8

Les recettes du magazine proviennent à égalité de la publicité et des ventes. L’autre moitié du chiffre d’affaire correspond à la vente des clichés exposés par de nombreux photo-reporters. Dans la galerie Polka (voir les photos du dernier vernissage de la galerie ici), bien sûr, mais aussi dans les hôtels Sofitel américains et européens avec lesquels Polka a passé un accord international l’an dernier. Pendant toute l’année 2010, par exemple, Polka expose sur le thème de la mode dans dix hôtels Sofitel autour du monde.

PolkaLive

Le site internet est "pour l’instant un site compagnon qui ne rapporte rien", indique Alain Genestar. "Mais nous avons le projet de monter un grand site web d’info se fondant principalement sur la photographie." Ce projet, c’est PolkaLive, en cours de développement. Un dossier a été déposé pour obtenir les subventions à la presse en ligne. "Si ça marche, le site emploiera une douzaine de journalistes". Coût d’une telle entreprise? "Dans l’idéal, il nous faudrait 400 000 euros, mais avec 200 000 euros, on pourra se débrouiller pour démarrer".

Rémunérations des photographes

Les photo-reporters, c’est un peu la raison sociale de Polka, créée pour donner de l’espace et de la visibilité à leur travail. "On permet aux photographes d’exposer leur travail en trois dimensions, se félicite ainsi Alain Genestar. "Mais les photographes qui contribuent au magazine ou sont exposés dans la galerie ne sont pas exactement payés trois fois plus… Au tout début de l’aventure Polka, les photo-reporters n’étaient pas rémunérés pour leur contribution au magazine et les produits de leurs ventes en galerie étaient partagés. 50% pour eux, 50% pour Polka. "On s’est rendu compte assez vite que ce n’était pas la bonne solution", avoue le fondateur de Polka. "Cela nous obligeait à exposer systématiquement les photo-reportages publiés dans le magazine, alors même que ceux-ci ne s’y prêtaient pas forcément." Aujourd’hui, plusieurs systèmes de rémunération des photographes cohabitent. Ceux qui sont uniquement publiés dans le trimestriel sont payés en droits d’auteurs. Pour ceux qui sont à la fois publiés dans le magazine et exposés à la galerie, l’ancien système persiste. "Mais nous garantissons un cachet minimum qui correspond aux droits d’auteurs pour la publication dans le magazine. Cela permet notamment de donner leur chance aux jeunes photographes", argumente Alain Genestar.

"Nous ouvrons notre capital"

Le fonctionnement de Polka, pour l’instant, c’est un peu bonne volonté et bouts de ficelle. Très peu de main d’oeuvre, des salaires modestes et pas de rémunération fixe pour les trois membres de la famille Genestar qui se sont lancés dans l’aventure. "Nous avons mis le capital dans les fondamentaux. Un beau lieu d’exposition et un très beau magazine." Du coup, pas d’investissement publicitaires ni de campagne d’abonnement, et un modèle qui arrive un peu au maximum de ses possibilités. "Nous ne pourrions pas assurer un deuxième accord comme celui que nous avons avec le groupe Sofitel. Ce serait trop de travail!", confesse Alain Genestar. Il est temps de passer à une autre échelle. "Nous ouvrons notre capital, tout en ayant la volonté de rester majoritaires. On dit à nos futurs investisseurs, voilà ce que nous avons créé, maintenant, développons cela ensemble". Et des idées de développement, Alain Genestar n’en manque pas. Le fameux site PolkaLive, mais aussi, pourquoi pas un autre rythme de diffusion. "C’est une vrai souffrance de ne sortir que quatre magazine par an, alors pourquoi ne pas changer le rythme de diffusion ou carrément lancer un autre journal!"

Nom de famille

Ca a l’air tellement facile, qu’on ne peut s’empêcher de poser la question. "Mais si on ne s’appelle pas Genestar, on fait comment?" Pas de langue de bois. "C’est compliqué… C’est possible, mais c’est beaucoup plus long. C’est sûr qu’on est parti avec des préjugés favorables". Et cela, ça n’a pas de prix.

Laurence DESJOYAUX

- Galerie Polka, 12 rue Saint Gilles, Paris 3ème.

- Pour l’exposition en cours, le prix des oeuvres varie, en fonction de la taille et du photographe, de 950 à 10 600 euros.

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