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L'économie des médias en question

Les meilleurs diffuseurs de web-documentaires sont Arte, France 5, France 24 et RFI. Bref, des entreprises publiques ne cherchant pas la rentabilité de leurs investissements. Mais petit à petit, les acteurs privés s’y mettent, Lemonde.fr et Canal+ en tête. Alors, il y a-t-il un modèle économique viable pour le web-documentaire?

Depuis 2005, le web-documentaire émerge sur la Toile. Néanmoins, c’est réellement en 2009 qu’il a gagné ses lettres de noblesse et que le monde de l’audiovisuel lui a déroulé le tapis rouge lors de nombreux festivals. En septembre, le festival de photojournalisme Visa pour l’image a récompensé un web-documentaire (Le corps incarcéré) pour la première fois. En novembre, le Festival européen des 4 écrans proposait pour la première fois une sélection de 12 web-films. Et en janvier, le Festival international des programmes audiovisuels (FIPA) mettait en avant, également pour la première fois, de nombreux programmes destinés aux internautes. Bref, beaucoup de premières fois pour une nouvelle technologie qui révolutionne le genre journalistique.

Mais si 2009 a marqué l’essor des web-documentaires, jusque là largement autoproduits, c’est 2010 qui marquera réellement leur consolidation dans le paysage audiovisuel français, avec une quarantaine de grosses productions attendues.   Les chiffres sont éloquents : Arte, gros diffuseur et coproducteur de web-documentaires, est passé d’un budget « web-docu » de 80.000 € en 2008 à 350.000 € en 2010. Dans le même temps, le Centre national du cinéma (CNC) a réellement stimulé la création dans ce domaine. Depuis décembre 2007, son fond d’aide à la création de nouveaux médias a soutenu plus de 80 projets pour un total de 3,5 millions d’euros. Le CNC subventionne les producteurs d’un projet jusqu’à 50% de son coût, dans la limite de 100.000 €. De fait,  les projets sont totalement dépendants de l’aide du CNC : « Aujourd’hui, le modèle qui fonctionne, c’est l’entrée du diffuseur très tôt dans le projet, car ce n’est que si un diffuseur s’est engagé que l’on obtient le soutien du CNC ! », explique Alexandre Brachet, fondateur d’Upian, société de production à la pointe de la création de web-documentaires depuis 2005. L’exemple de sa prochaine création, Prison Valley, un web-documentaire qui décrit l’univers carcéral américain, montre bien l’importance des subventions dans l’aboutissement d’un projet web ambitieux : un budget de 220.000 €, financé à hauteur de 90.000 € par le CNC et de 60.000 € par Arte, le reste étant réparti entre le producteur Upian et les préventes internationales.

Prison Valley

Pas étonnant, alors, de voir que « ce sont les chaînes de service public qui sont les plus en avance sur le web-documentaire dans les festivals internationaux », observe Alexandre Brachet, avant d’ajouter : « Je pense qu’il est de leur devoir d’accompagner le travail des auteurs sur Internet. Ce sont les sociétés moins soumises à la pression économique qui peuvent se le permettre ». Les meilleurs dans ce domaine sont Arte, France 5, France 24 et RFI. Ils proposent leurs produits gratuitement sur Internet. A court terme, le web-documentaire n’est pas rentable et n’intéresse donc pas les diffuseurs privés et les sociétés de production qui cherchent le profit à tout prix. Ainsi, Upian, société privée d’une vingtaine de salariés, trouve son équilibre économique grâce à son activité de prestataire sur Internet qui représente 75% de son chiffre d’affaire. 25% provient donc des web-documentaires sur lesquels il ne fait pas de bénéfices. « On ne fait pas de web-documentaires si on ne défend pas un certain nombre de valeurs et si on n’a pas un certain goût pour la création et l’innovation sur Internet », se justifie le patron de la société de production. Les seules retombées économiques qu’ils peuvent alors escompter sont la création et le maintien d’une identité éditoriale forte qui puisse attirer une nouvelle audience. Quand lemonde.fr a produit Le Corps incarcéré, un web-documentaire sur le rapport de l’homme à son corps en prison, l’objectif n’était pas autre. Bien qu’il ait été accompagné de publicité, ce n’est pas le nombre de clics qui a rentabilisé ce projet de 30.000 €. Le Corps incarcéré n’a eu que 200.000 visiteurs uniques, à peine plus que pour un article lambda.

Le corps incarcéré

Pourtant, petit à petit, certains diffuseurs privés se lancent. Canal+ (diffuseur) et Capa (producteur et diffuseur) par exemple, pour qui le but est souvent de créer des contenus multimédia complémentaires de leurs produits télévisés. Pour Claire Leproust, la responsable du développement numérique à Capa, « il faut essayer de penser les sujets web et TV ensemble ». La dernière série phare de Canal+, Braquo, réalisée par Olivier Marshall, a donc été complétée par un web-documentaire et un site Internet permettant aux internautes de découvrir l’envers du tournage. L’agence Capa et la société Upian étaient à la manœuvre pour réaliser cette offre couplée. « Sur les web-documentaires, tout le monde galère pour gagner de l’argent. C’est pour cela qu’on n’en fait pas beaucoup. Mais avec Braquo, on a réalisé une marge de 15% grâce au financement du CNC et de Canal+ », raconte Claire Leproust.

Pour dégager un bénéfice, l’aide du CNC reste indispensable. Alors beaucoup réfléchissent à la viabilité économique des web-documentaires. Ces produits multimédia qui révolutionnent le récit journalistique sont-ils voués à n’exister que par la subvention et donc à rester des œuvres marginales ?  Ou bien sont-ils appelés à devenir la norme du journalisme de demain ? Il y a les pessimistes, comme David Costello-Lopes, journaliste multimédia, qui estiment que c’est même le journalisme dans son ensemble qui ne pourra survivre que sous forme subventionnée. C’est de plus en plus le cas aux Etats-Unis, notamment sous forme de dons privés : Propublica, The Africa Reporting Project et California Watch. Et il y a ceux qui veulent y croire. « On est au début d’une histoire, on ne peut donc pas faire de conclusions hâtives. Mais cela me parait pérenne d’adapter quelque chose de nouveau à ce média plus interactif qu’est l’Internet », commente Claire Leproust. Pour elle, il est par contre évident que « si on veut essayer de faire un business avec le web-documentaire, il faut systématiser cette narration ». Autrement dit, industrialiser le web-documentaire en reprenant pour chaque production un même moteur logiciel, afin, selon la responsable web de Capa, d’« éviter de se prendre le chou à chaque fois que l’on veut produire quelque chose d’interactif sur Internet ». Dans cette optique, le logiciel Klynt (en cours de développement par la société de production française Honkytonk) devrait permettre de réaliser des économies d’échelles non négligeables. Il pourrait diviser par deux le temps de travail et l’investissement nécessaire à la production interactive. Une autre stratégie d’industrialisation du web-documentaire consisterait à écourter les processus de production par l’utilisation d’anciennes images internes à l’entreprise. Une technique qui permet de réduire considérablement le coût à la minute. C’est le parti pris par l’agence Capa au moment de la célébration de leur 20 ans d’existence. L’agence avait en effet créé un web-documentaire à partir d’anciens rushs et d’interviews de journalistes professionnels. Coût de l’opération : 20.000 € pour 6 à 8 semaines de travail. Un prix très raisonnable au regard de la longueur du web-documentaire.

Capa 20 ans – Capture d’écran

Enfin, et bien sûr, les sociétés de productions, de plus en plus, pensent à l’adaptation du web-documentaire à la télévision afin d’amortir les coûts. C’est l’option choisie par Arte pour la suite de son web-documentaire Gaza/Sderot : Miami/Havana. Le projet aura deux pans : un documentaire classique et un web-documentaire. Résultat : des économies d’échelles puisqu’une seule équipe se servira des mêmes rushs et des mêmes informations recueillies sur place pour réaliser deux produits différents. Toujours dans l’objectif de la diffusion télévisée, de plus en plus de sociétés de production tentent de débloquer des fonds internationaux en incitant des médias étrangers à coproduire documentaires et web-documentaires parallèlement. C’est pour cette raison que plusieurs producteurs lancent un même produit en différentes langues. Upian, par exemple, avec Prison Valley en français, anglais et allemand.   Malgré toutes ces perspectives qui paraissent flatter les esprits optimistes, la question de la rentabilité reste entière. Car s’il est vrai que les coûts de production d’un web-documentaire vont baisser, la gratuité des informations sur Internet est encore la règle et risque de le rester. Comme tout article lambda, il n’est pas sûr qu’un jour le web-documentaire trouve des revenus suffisants dans la publicité.

Yoan HENTGEN

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