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L'économie des médias en question

Dossier « Le coût d’une enquête »En 2009, Le Figaro et Le Monde ont envoyé des correspondants à plusieurs reprises en Afghanistan, notamment lors des élections présidentielles en août dernier. Voici leurs additions.

L’Afghanistan, une guerre à 5 700 km de la France, loin des préoccupations quotidiennes des Français. Mais c’est aussi un conflit qu’on ne peut se passer de traiter : quelque 3 000 soldats français sont engagés sur le territoire afghan. Comment s’organisent les rédactions parisiennes pour couvrir ce type d’événements international ? Rien ne remplace l’envoi d’un journaliste sur place. Une démarche qui se révèle coûteuse en ressources humaines, en temps et en argent.

Le Figaro: plus de 50 000 euros

Au Figaro, les frais de la couverture du conflit en Afghanistan sont évalués à 50 000 euros pour l’année 2009. « Trois reporters se sont rendus sur place, depuis Paris », précise Philippe Gélie, éditeur du service International. François Hauter et Thierry Portes sont partis pendant deux semaines chacun : le premier en mars 2009, l’autre avec l’armée française, en juillet dernier. Portes a notamment réalisé un reportage sur le travail des forces françaises dans la province de Kapisa. Le troisième reporter, Renaud Girard, a passé 50 jours sur place, lors des élections présidentielles, en août dernier. Il a écrit une trentaine d’articles. Entre autres, deux interviews exclusives: une du président afghan Hamid Karzai, et l’autre de Stanley McChrystal, le commandant des forces américaines et de l’Otan en Afghanistan. La plupart de ses articles ont été annoncés en une du Figaro.

Renaud Girard lors des élections présidentielles de 2009 à Kaboul

Si l’on ajoute les salaires des journalistes envoyés sur le terrain, la note finale de la couverture dépasse les 50 000 euros, mais la rédaction du quotidien n’a pas voulu communiquer l’information. Philippe Gélie, du Figaro, relativise l’importance des salaires des journalistes dans le calcul du coût de la couverture du conflit : ils sont payés autant, qu’ils se trouvent à Paris où en Afghanistan.

Pour les élections présidentielles, évènement majeur de l’année, les frais de la couverture s’envolent à 30 000 euros, plus de la moitié du budget destiné à l’Afghanistan. Chaque jour, Renaud Girard a dépensé environ 500 euros: 200 euros d’hôtel, 100 euros pour la location d’une voiture quatre-quatre et pour payer son chauffeur, plus 200 euros de frais de « fixeur ». A raison de 500 euros par jour, sur 50 jours, la note arrive aux 25 000 euros. Il faut ajouter à cela environ 5 000 euros des frais divers, comme le billet d’avion et le photographe local engagé pour les interviews.

Le coût des 30 articles écrits lors des élections afghanes revient donc à 1 000 euros par papier en coûts variables. (30 000 / 30)

M. Gélié explique que le « fixeur » représente une des dépenses les plus élevées car son rôle est crucial : il met en contact le journaliste avec des acteurs locaux, sert d’interprète et de guide. Et en Afghanistan, il assure aussi la sécurité du journaliste. Si l’envoyé spécial est pris en charge par l’armée française (ou « embarqué »), cela réduit fortement les coûts sur place. Or, au Figaro, deux journalistes sont partis par leurs propres moyens et ils ont eu besoin d’un fixeur. Cela a allongé leur addition.

Le Monde: environ 40 000 euros

Au Monde, c’est un autre budget. Sur l’année, la rédaction évalue les frais de cette couverture à 20 000 euros. Quatre journalistes ont consacré environ quatre mois cumulés à couvrir cet événement, soit 20 000 euros de salaire versés par la rédaction (sur la base d’un salaire estimé à 5 000 euros bruts pour un journaliste expérimenté). En se limitant à ces deux dépenses, le bilan de la couverture s’élève donc à 40 000 euros.

C’est aussi une autre configuration. Le quotidien dispose d’un bureau régional à New Delhi, chargé de l’Asie et d’une partie du Moyen-Orient. A sa tête, Frédéric Bobin, grand reporter dans la région depuis une vingtaine d’années, a couvert les élections présidentielles. Sur 47 jours, le reporter aura coûté à sa rédaction environ 7 500 euros brut (un journaliste expérimenté du Monde étant payé 5 000 euros bruts), une somme supérieure à ses frais, 6 325 euros.  Si on additionne les deux, la couverture s’élève à 13 825 euros. Le coût de chacun des 32 articles, dont six commencent en une, atteint alors 432 euros.

Frédéric Bobin, Vallée de Kunar, à l’est du pays, mars 2009

Comptez tout d’abord environ 500 euros de billet d’avion New Delhi-Kaboul. Au cours de quatre voyages d’une douzaine de jours à chaque fois, Frédéric Bobin a limité ses dépenses. Plutôt que le palace où se retrouvent la plupart des journalistes internationaux, il fréquente une guest house, moins sécurisée mais meilleur marché : 50, 60 dollars la nuit (une quarantaine d’euros). Lors de son dernier séjour, début novembre, il a dépensé 340 euros de frais de bouche et 330 euros de taxi, à Kaboul et en dehors. Comme le journaliste connaît la région et s’est créé un réseau au fil du temps, il tente de minimiser le recours à un « fixeur » : trois à quatre jours par voyage, rétribués 150 à 200 euros.

D’autres reporters se sont déplacés en Afghanistan en 2009. Ils ont consacré deux mois et demi cumulés à la couverture de ce conflit, soit 12 500 euros de salaire brut à payer pour la rédaction. Suite aux soupçons de fraudes électorales, Jacques Follorou, reporter chargé du desk Asie, s’est rendu trois jours sur place en octobre avec Bernard Kouchner. Il y est retourné trois semaines en novembre, dont une partie à Kandahar et une autre embarqué avec l’armée canadienne et celle des Etats-Unis, et a rédigé quelques articles à Paris par la suite.  Nathalie Nougayrède y a passé une petite semaine en mars, embarquée avec l’OTAN, et a accompagné trois jours Pierre Lellouche, secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes. Enfin, Rémy Ourdan a passé un mois en juillet en Afghanistan, embarqué pendant une partie de son voyage.

Les coûts de la couverture s’alourdissent si on inclut le travail d’édition des articles. En 30 minutes en moyenne, la version du reporter passe entre les mains d’un journaliste du desk, puis d’un des chefs du service, d’un éditeur (le salaire de ces trois derniers est estimé à 5 000 euros bruts) et enfin se fait valider par un rédacteur en chef (son salaire est évalué à 6 200 euros bruts)*. Cependant, un coût reste flou : « le temps de préparation d’un article est impossible à quantifier, car très variable d’un journaliste à l’autre et d’un papier à l’autre», selon Christophe Chatelot, chef adjoint du service International au Monde.

Quitte ou double

Si on ne prend pas en compte les salaires des journalistes, entre le Figaro et le Monde, le budget destiné à la couverture du conflit en Afghanistan en 2009, passe du simple au double : 50 000 pour le premier et 20 000 pour le deuxième. D’une part, les pratiques des reporters différent quand à l’emploi d’un « fixeur » (10 000 euros pour deux mois au Figaro, contre  pas plus de 1 500 pour une dizaine de jours au Monde). D’une autre part, alors qu’au Monde trois journalistes sont partis embarqués avec l’armée, au Figaro, seul un reporter du Figaro s’est servi de cette méthode, ce qui a alourdi l’addition.

M. Girard, du Figaro, relativise le coût du salaire des journalistes du quotidien : « Un diplomate français envoyé en Afghanistan voit son salaire quadrupler, alors que le nôtre ne change pas ». Au Monde, Jacques Follorou fait remarquer que des confrères anglo-saxons, eux, bénéficient d’une prime lorsqu’ils se rendent dans des pays en guerre. Pour les quotidiens français, un coût ne se quantifie pas : le risque pris par les journalistes en zone de conflit.

Martin FOSSATI et Nina MONTANE

*Nous ne pousserons pas le fastidieux (voire l’absurde) de notre entreprise à calculer  le prix de la relecture par la suivante opération : 25 minutes consacrées par des journalistes payés à 5 000 euros bruts + 5 minutes par un rédacteur en chef payé à 6 200 euros bruts. Mais si des petits malins se sentent la motivation, qu’ils s’amusent.

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