Skip to content

Numerico

L'économie des médias en question

L’enquête journalistique coûte-t-elle si cher ? Qu’est-ce qui pèse le plus sur le budget d’une rédaction lors d’une recherche de longue haleine: le temps, les frais, l’équipe ? Chaque semaine, Numerico décortique le coût d’une enquête, sur différent supports. Plongée dans les notes de frais et les fiches de paie des journalistes d’investigation.

Depuis trois ans, Gérard Davet, grand reporter au Monde, suit de près les affaires politiques et judiciaires autour de Gaston Flosse, ex-président de la Polynésie française. Homme fort de la collectivité d’outre-mer et proche de Jacques Chirac, il est poursuivi en 2009 dans onze enquêtes pour corruption. « Polynésie, La chute du parrain de Tahiti », une enquête de M.Davet, a paru jeudi 6 février en couverture du Monde Magazine. Il y retrace à travers de nombreux témoignages et citations de procès-verbaux le « pouvoir total, sans concessions » qu’exerçait Gaston Flosse via un réseau clientéliste, puis explique sa déchéance.

Le Monde Magazine - Publication du 6 février

La rédaction du Monde Magazine a décidé de l’envoyer sur place une quinzaine de jours pour enquêter sur le « système » Flosse. Selon Gérard Davet, « il était impossible de couvrir un sujet aussi complexe et délicat par téléphone ». Une décision journalistique importante, dont nous avons tenté de reconstituer le coût.

Au total, l’addition de l’enquête s’élève à plus de 17 000 euros pour les six pages.  Ce chiffre prend en compte la plupart des postes importants : le salaire du journaliste, ses frais sur place, ainsi que toute la partie « post-production » : édition, mise en forme, iconographie, traitement.

Terrain

Pour préparer ce dossier délicat, le journaliste s’entretient d’abord avec une dizaine de personnes à Paris – un temps que nous évaluons grosso modo à deux jours de travail (répartis sur une plus longue période). Ensuite, départ pour Tahiti où l’envoyé spécial reste deux semaines pour enquêter sur le terrain. A son retour, il prend quatre jours pour rédiger son article à partir de ses notes et des documents qu’il a amassés.  En plus de cette enquête, le journaliste a publié un article dans le quotidien sitôt revenu de Tahiti (voir ici). Au final, ce travail aura pris une vingtaine de jours : c’est à peu près le nombre de jours ouvrables dans un mois. En tant que chef du service des grands reporters, son salaire net s’élève à 4 300 euros. En brut, il aura donc « coûté » 7 830€ euros (en salaire brut chargé)* à sa rédaction pour cette enquête.

S’ajoutent à cela les frais de déplacement et logement, qui s’élèvent à 4 000 euros. Comptez  1 500 euros pour un aller-retour Paris-Papeete en basse saison. Sur place, le journaliste dépense 100 euros par nuit d’hôtel et environ 50 euros en nourriture. Sans oublier les 800 euros de location de voiture. Depuis quelques années, la situation financière du Monde s’est dégradée. Du coup, les journalistes  regardent à la dépense. « Le temps des voyages en première classe est révolu et les reporters évitent de dépenser plus d’une centaine d’euros pour une nuit d’hôtel », résume Gérad Davet.

Coquillages et colliers de fleurs

Pour être précis dans le calcul, il faut ajouter le temps consacré par cinq personnes à relire, corriger et titrer l’article, puis mettre au point la maquette etc. Un travail qui s’inscrit « dans le flux de la réalisation (du) numéro. Toute tentative de l’en isoler est donc artificielle », selon François Joly, chef d’édition au Monde Magazine.  L’édition et la correction d’un article aussi long vont impliquer le travail d’un éditeur junior, d’un autre plus senior, et de deux correctrices. Au total, cette partie de la post-production coûte entre 700 et 1000 euros.

La version finale de l’article comporte une dizaine de photos, issues d’agences et de la presse locale magazine. Cécile Rivière, éditrice photo, estime le coût de l’illustration de cette enquête à 3 300 euros. On peut rajouter son salaire d’une semaine, soit 1363 euros bruts chargés**, dans les coûts de l’enquête – son travail fait partie de la mise en valeur de l’article. En couverture du Magazine, une photo de  Gaston Flosse, colliers de fleurs autour du cou, en compagnie de Jacques Chirac, son ami. L’ex-président polynésien est suspecté, entre autres, d’avoir « port(é) des valises » pour le RPR, selon l’article. On découvre dans l’enquête le poids de cette amitié dans le maintien du pouvoir de Gaston Flosse. Par exemple dans ce passage:

« Conseiller à l’outre-mer pour Lionel Jospin, en 1997, Alain Christnacht n’a rien oublié de sa prise de fonction: « J’avais rendez-vous avec le directeur de cabinet de M. Chirac, et je vois arriver tout d’un coup le président (…) juste avant de partir, il me glisse: « sachez que je considérerais comme une agression tout ce qui serait tenté contre M.Flosse. » »

Au long de sa carrière de grand reporter, Gérard Davet a couvert  des évènements aux quatre coins du monde. Son salaire  est la dépense majeure de la rédaction pour cet article (et non ses frais), comme dans la plupart des enquêtes. Pour M.Davet, c’est le prix à payer pour « une information  de qualité, certifiée par un journaliste expérimenté du Monde ». Selon lui, Tahiti ne brille pas par sa tradition d’indépendance journalistique. De même, le travail de ses quelques bloggueurs ne peut pas témoigner d’une telle rigueur, ni fournir une enquête aussi riche et affinée. Les difficultés financières de sa rédaction ne l’empêchent pas de payer un employé un mois entier pour rendre un seul sujet approfondi. 

Selon M.Davet, seul un média papier peut se permettre de telles dépenses pour une enquête de ce genre. Or, le pure player Mediapart a également envoyé un journaliste enquêter sur le même sujet et à la même époque. A suivre prochainement sur Numerico.

Nina MONTANE

*4 300 euros nets, soit 5 400 euros bruts multipliés par 1,45 pour obtenir le coût total chargé.

**sur la base d’un salaire brut hebdomadaire à 940 euros.

Étiquettes : ,

%d blogueurs aiment cette page :