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L'économie des médias en question

La France, doux royaume des subventions publiques ? Pour la presse, la chose paraît entendue : dans aucun autre pays les médias ne dépendent autant de l’Etat. Mais si l’on distingue aides directes et indirectes, la singularité française s’amenuise.

Il existe aujourd’hui une vingtaine d’aides en France, directes et indirectes (voir le site du ministère de la Culture). Les secondes représentent la part la plus importante de ces aides : régime postal préférentiel, TVA à 2,1 %, exonération de la cotisation foncière des entreprises (l’ancienne taxe professionnelle), etc. D’autre part, les aides à la diffusion, à la modernisation, au pluralisme appartiennent à la première catégorie.

Au total, les aides de l’Etat constituent 10 % à 15 % des ressources des journaux, contre 40 %, en moyenne, pour la publicité.

AFP PHOTO JACQUES DEMARTHON

Si la France demeure une exception, c’est moins en raison des aides indirectes, pourtant conséquentes, que du fait de la hausse continue des subventions directes. En dix ans, elles ont plus que doublé, pour atteindre 280 millions d’euros en 2008 (voir tableau p. 106).

Or en Europe, ce système d’aides directes est le plus souvent inimaginable. Des aides indirectes demeurent, comme la TVA à taux réduit et les tarifs postaux préférentiels. C’est le cas en Allemagne, comme le rappelle Bertrand Pecquerie dans un article paru en avril 2009 à La Documentation française .

Le directeur du World Editors Forum (WEF) précise cependant que, en Italie, « la Poste marche tellement mal qu’il est impensable de distribuer les journaux par ce biais ».

Quelques exceptions… européennes

Les aides directes ne sont pas pour autant l’exclusivité de la France. En Europe, la Suède et, dans une moindre mesure, l’Espagne se distinguent.

Dans ce pays, au nom de la diversité linguistique, des journaux reçoivent des subventions publiques. Ainsi, en Catalogne, la région intervient. Il faut toutefois nuancer car, selon Pecquerie, si l’on compare le niveau des aides directes entre la France et l’Espagne, le rapport est de 1 à 20.

Et le directeur du WEF d’ajouter que l’Etat en France subventionne (directement) la presse dix fois plus que ne le fait la Suède, proportionnellement s’entend. Or les deux pays comptent presque le même nombre de quotidiens : 80 environ.

« En Suède, ces aides directes sont destinées aux petites publications, qui touchent un bassin de population réduit », explique-t-il. « Et ce en vertu du principe de diversité territoriale. »

Brésil: des aides publiques camouflées

25 ans après la fin de la dictature militaire (1964-1985), il est inimaginable au Brésil – notamment au nom de l’indépendance de la presse – que celle-ci reçoive des aides financières de l’État. Et pourtant, caché derrière la publicité officielle, l’argent public représente une partie importante du budget des médias.

« Depuis la redémocratisation du pays, l’argent public est un moyen de contrôler les médias, les petits comme les grands », estime le politologue et professeur de l’Université de Brasilia, Antônio Flávio Testa.

Pour 2010, le Parlement a approuvé un budget de 700 millions de reais (289 millions d’euros) pour la publicité de l’Etat (voir le tableau ici), selon l’association non-lucrative « Contas Abertas » (Comptes ouverts). C’est le montant de publicité le plus élevé voté ces dernières années.

Contrairement à la France, il n’y a pas au Brésil de grandes chaînes de télévision ou radios publiques. L’importance de ce montant se justifie selon le gouvernement par sa responsabilité d’informer les citoyens via la presse traditionnelle. Mais aussi, ce qu’il ne dit pas, pour faire sa propre publicité. Ni le gouvernement ni les médias ne souhaitent changer ce système.

« Une sorte de ‘bourse média’ [aides directes] n’est pas du tout envisageable. Pour le gouvernement, il est beaucoup plus intéressant d’avoir de la publicité dans la presse plutôt que de donner des aides directement. D’autre part, les médias savent qu’une aide officielle n’atteindrait jamais un tel montant », résume Testa.

Les petits médias sont les plus influencés par le pouvoir puisque leurs ressources financières dépendent davantage des aides publiques. Selon le politologue, un cas emblématique de cette interdépendance est celui de l’arrestation le 11 février de l’ex-gouverneur du Distrito Federal (la région administrative de Brasilia), accusé de corruption.

« Les scandales de corruption sont sortis d’abord dans la presse nationale (hors de Brasilia). La presse locale n’a commencé à traiter le sujet qu’à partir du moment où il était déjà rendu public », raconte-t-il.

A part l’ex-gouverneur, José Roberto Arruda, cinq autres personnes ont été arrêtées. Parmi eux, l’ex-secrétaire de  la Communication Wellington Moraes. « Le gouvernement (du Distrito Federal) a été transformé en une entreprise privée », ajoute Testa.

Comme dans toutes les grosses entreprises, la publicité attire la convoitise. Au Brésil, le Distrito Federal n’est donc pas une exception.

João ALENCAR et Bruno DUSAUSSOY

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